Histoire
d'une dynastie…
Son
histoire, à elle seule, ferait sans doute un bon roman populaire. Elle
pourrait tout autant servir de cadre à une belle intrigue fantastique
évoquant la puissance de l'esprit des ancêtres ou la magie du livre…Marie-Louise
Roubaud, une journaliste de la Dépêche du Midi, en a reconstitué fidèlement
la trame dans l'un de ses articles : "Le berceau de cette étrange
famille qui exerçait au départ un non moins étrange métier, celui du
colportage, se situe au pied des Pyrénées, en Haute Garonne, à Ardiège,
à deux pas de Saint-Gaudens. Le premier des Ollé à être parti du pays,
transportant à dos, dans sa malle d'osier, la matière première de son
commerce ambulant, les livres, ne se doutait pas que deux cents ans
après son nom figurerait en lettres noires majuscules sur l'une des
rues centrales de Nîmes, là où un de ses descendants a un jour posé
son fardeau et s'est installé, passant de la vie de nomade à la vie
sédentaire, poussé autant par le hasard que par la nécessité : le chemin
de fer et le libraire ayant condamné à mort le beau métier du colportage.
L'origine des Lacour remonte à 1695, où l'on retrouve l'un d'eux restaurateur
à Lavaur puis à Toulouse. Mais un Lacour s'étant marié à la fille d'un
colporteur d'Ariège, le métier du livre entre dans la famille et ne
l'a plus quittée. Plus qu'un métier, c'est une vocation qui s'incarne
aujourd'hui dans un homme jeune, l'impétueux Christian Lacour qui a
parachevé l'œuvre familiale en devenant éditeur. La boucle est bouclée.
Les Lacour-Ollé sont à la fois des artisans et des aventuriers. Le sang
des ancêtres colporteurs pour lesquels Christian Lacour éprouve une
authentique vénération continue de couler dans ses veines. [...]D'avoir
grandi dans le papier, à deux pas de la statue d'Auguste, dans une ville
assez naturellement portée à la fièvre, ne pouvait qu'alimenter une
ambition qui couvait sous la cendre chez ce garçon entreprenant. Les
Lacour-Ollé sont libraires- papetiers à Nîmes depuis 1863…En 1984, Christian
Lacour revient à la tradition du libraire-éditeur avec un livre à paraître.
En 1985, il en édite six, en 1986, douze. La machine est lancée, et
bien lancée… "
La
méthode Lacour
Tout est dit ici et éclaire avec
beaucoup de justesse tant la personnalité de l'éditeur que l'esprit
de cette maison d'édition. Christian Lacour est en effet un éditeur
indépendant, dans tous les sens du terme, et totalement atypique dans
la profession, car il entend publier et faire vivre le livre à sa manière,
tant est fort en lui le souvenir de la tradition familiale. "On est
en autarcie totale, on fabrique les livres avec notre propre imprimerie
qui n'a que cette activité et on diffuse nous-mêmes. Cette dernière
activité me prend la moitié de mon temps… ". C'est ainsi qu'il assure
lui-même, avec deux autres " colporteurs ", la diffusion de ses livres
en sillonnant une partie de la France (au sud d'une ligne Bordeaux-
Nice, en Lorraine et en Corse, il commercialise entre 150 000 à 200
000 livres par an à travers un réseau original de distribution, librairies,
dépôts de presse, petits commerces ).Et que jamais, de toute sa carrière,
il n'a mis de livres au pilon, préférant les écouler à petits prix dans
sa bouquinerie de Nîmes. Le pilon…La pire des mises à mort, la pire
des infamies à infliger à un livre que l'on prive ainsi de son âme.
Combien d'éditeurs ont-ils aujourd'hui cette éthique ? Evidemment, une
telle singularité ne laisse personne indifférent, d'autant que Christian
Lacour assume ses choix et ses différences, sans complexe et même avec
une certaine bravoure, ce qui, dans le métier, ne lui a pas toujours
attiré que des sympathies…. Pour autant, cet homme aurait-il manqué
son rendez-vous avec le grand siècle du numérique ? (ce qui aurait pour
conséquence, fatalement, de laisser au bord du chemin un lectorat potentiel
et non négligeable) Qu'on se rassure ! La Maison sait aussi allier tradition
et modernisme et se transforme en douceur : l'imprimerie vient de se
doter de la meilleure technologie et surtout, la Maison diffuse aussi
par le biais de son site, ce qui permet aux internautes et autres lecteurs
agoraphobes de visiter virtuellement le fonds Lacour et d'y faire leurs
achats en ligne.
Une ligne éditoriale aux paris
parfois audacieux…
Christian Lacour a une passion que
l'on sent viscérale, " traquer un livre " selon son expression, c'est
à dire découvrir de très vieux livres en voie d'extinction (et donc
tombés dans le domaine public) afin de leur redonner une seconde vie
sous forme de fac-similés.
Sa réalisation la plus prestigieuse
est, à cet égard, la réédition du Grand Dictionnaire Universel du
XIXe siècle de Pierre Larousse qui lui a valu autant de critiques
que de louanges. Le présentateur du journal d'Antenne 2 n' affirmait-il
pas à l'antenne, ce 20 mai 1990, lors du journal télévisé : " Il
faut une certaine dose d'inconscience ou de folie ( il parle même plus
tard de mégalomanie !) pour se lancer dans une aventure comme celle
que vient de vivre un éditeur nîmois qui a décidé, tout simplement,
de rééditer la première édition du Larousse de 1886… ". Interrogé,
Christian Lacour précisait alors que ce fabuleux trésor, devenu quasiment
introuvable et disparaissant de la mémoire collective, il devenait urgent
de le réimprimer. Cette question fut alors posée à Monsieur Jacques
Demongin, Directeur Littéraire de la Maison Larousse :
" N'avez-vous pas peur, comme
c'est un éditeur régional nîmois qui s'accapare ce grand dictionnaire,
de perdre votre patrimoine, vos bases de naissance ?"
Monsieur Jacques Demongin répondit
à la question du journaliste d'Antenne 2 en ces termes :
" Pas du tout, je trouve au contraire
que cela reprend l'idéal de Pierre Larousse qui considérait que le savoir
était à tout le monde et que lorsqu'un éditeur s'attaque à une tâche
de cette taille, eh bien, il entre un peu dans la grande famille Larousse.
"
Et de conclure en forme de souhait,
on ne peut plus fair-play: " Il reste un an à Monsieur Christian
Lacour pour finir ce monument (370 000 entrées, 500 millions de signes,
24 volumes rassemblant près de 20 000 pages) que, comme ses ancêtres
colporteurs, il vendra sur les routes du Gard, et …de la planète ! "
(Il existe en effet une demande significative de la part des universitaires
étrangers, notamment de la part des Américains et des Japonais qui utilisent
l'ouvrage comme manuel de civilisation française.)
Il faut aimer viscéralement les
livres et avoir le respect inné de la chose écrite, en bref, avoir le
feu sacré - et la réponse de Monsieur Demongin est à cet égard admirable-
pour comprendre d'emblée que ce qui anime Christian Lacour va bien au-delà
d'une démarche purement commerciale. Aussi cette anecdote télévisuelle
est-elle tout simplement révélatrice de l'incompréhension qu'a pu susciter,
dans certains milieux, les choix éditoriaux et la " méthode " Lacour.
Un autre pan important des Editions
Lacour concerne bien sûr les livres régionalistes (il existe plus de
500 titres sur les Pyrénées), des romans, des recueils de poèmes, des
textes ésotériques, autant dire, ce que l'on trouve dans toute maison
d'édition régionale…et même davantage. La Maison reçoit quelque 1500
manuscrits par an, et les auteurs sont reçus par l'Editeur au siège
des Editions, au 25 boulevard Amiral Courbet, à Nîmes. Contrairement
à bien des maisons qui profitent de la demande éditoriale pressante
pour " vendre " sans scrupules à leurs auteurs un projet d'édition qui
se révèle à l'usage une édition à compte d'auteur, Christian Lacour
offre à ses auteurs un vrai contrat d'éditeur (un contrat d'éditeur
est un contrat dans lequel l'éditeur prend entièrement à sa charge le
risque éditorial), le tirage restant généralement et logiquement modeste
(de 200 à 1000 exemplaires), quitte à rééditer l'ouvrage si le besoin
se présente..
Dans la Cour de l'Imaginaire….
Christian Lacour aime aussi, et
cela ne nous a pas échappé, " traquer les pages insolites "…. Il était
donc normal que nos chemins se croisent et que de cette rencontre fertile,
basée sur le respect, l'estime et la confiance mutuelle, naisse aujourd'hui
La Cour de L'Imaginaire, dont la raison première sera " de traquer
", à travers la France et le monde francophone, et cela grâce à la fée
électronique, la parole et l'esprit de l'un de ces conteurs merveilleux
dont le texte deviendra immortel ,car la flamme qui anime la lignée
des Lacour, nous en sommes désormais convaincus, est de celles qui jamais
ne s'éteignent…
Nous laisserons à Marie-Louise
Roubaud la conclusion de ce portrait à peine ébauché :
" Dans le bureau de Christian
Lacour, tout est symbole : l'aigle naturalisé, prêt à l'envol, les photos
des ancêtres. Ce ne sont pas eux, leurs âmes mortes, qui veillent ce
jeune descendant plein de furia. C'est lui qui les porte au devant de
la scène, par l'écrit. Qui reste…. "